Qoyllur Rit´y pilgrimage in Peru
Les dieux victimes du dérèglement climatique :
Qoyllurrit’y, un pèlerinage en voie de disparition


Dans un recoin des Andes péruviennes, à plus de 4500 mètres d’altitude, se déroule chaque année le plus grand pèlerinage du continent américain. Rassemblés au pied des montagnes enneigées, près de cent mille pèlerins viennent alors célébrer le Seigneur du Qoyllurrit’y, « l’étoile des neiges » en langue quechua. Dans une immense démonstration de foi, ces hommes, ces femmes et ces enfants, organisés en « nations », bravent le froid des nuits andines durant plus d’une semaine, leur seule manière de survivre au gel nocturne étant la danse.
Au son des instruments apportés à dos d’hommes et de bêtes de somme, les danseurs enchaînent les représentations, changeant à chaque fois de tenue : les femmes en ont jusqu’à sept différentes, dont le poids vient s’ajouter à celui des tentes, des couvertures, des gamelles et autre matériel de camping indispensable à la survie des groupes dans de telles conditions. Seul l’épuisement peut faire taire la ferveur, mais pour peu de temps. Car les éléments, l’eau, le soleil, la glace et le vent, ne laisse que peu de répit aux pèlerins : plus qu’une fête catholique, le Qoyllurrit’y est la rencontre de deux cultures, une célébration syncrétiste rendant hommage aussi bien au Christ qu’aux dieux résidant dans les montagnes, les Apus.

Il est dit cependant que tout a commencé en 1780 quand Mariano, un jeune pasteur indigène reclus dans les hauteurs, se lia d’amitié avec un enfant blanc apparu dans la montagne. Ensemble, ils vécurent trois années de bonheur à garder les bêtes et à travailler la laine sans devoir se soucier de leur survie : l’enfant blanc offrait chaque jour un pain au petit berger. Mais l’idylle s’interrompit lorsque les habitants du village natal de Mariano s’enquirent de la présence de cet être étrange sur leurs terres. Aidés des éclésiastiques locaux, ils organisèrent une battue afin de capturer l’enfant. Mais à peine l’avaient-ils trouvé que celui-ci se transforma en tayanka, un arbre local, duquel pendait le Christ en croix. Mariano, pensant que son ami avait été assassiné, succomba de tristesse au pied de l’arbre. L’endroit, du nom de Sinak’ara, est aujourd’hui vénéré. Une église y a été construite, ainsi que tout un culte.

Ainsi, chaque année, cinquante-huit jours après la Pâcques, les pèlerins entament à pied leur pérégrination vers le sanctuaire. Là-haut se trouve l’image du Christ peint sur une pierre retenue dans l’église. Mais ils ne sont pas seulement catholiques, ceux qui font le sacrifice de journées de voyage pour accéder au pied des Apus. Ils sont aussi et surtout les descendants des Incas ; des ancêtres qui, bien avant l’arrivée des Espagnols, venaient rendre visite aux dieux et prélever un peu de leur don : la glace.
La tradition veut donc que les pèlerins aillent chercher des blocs de glace sur le glacier du mont Qolquepunko, pour ensuite la transporter à dos d’homme jusqu’au Cusco, ancienne capitale du monde inca située à cent cinquante kilomètres de là. Comme le faisaient leurs ancêtres il y a plus de cinq cents ans, ils étudient la qualité de la glace afin de prévoir l’année agricole à venir, avant de distribuer des morceaux de ce don sacré aux fidèles rassemblés sur la place principale de la ville. Cet évènement, qui a lieu à la suite du Qoyllurrit’y, a été rebaptisé par les catholiques « Corpus Cristi ».

Il y a quarante ans, raconte Felipe Achahui, président de la Hermandad del Santuario del Señor de Qoyllurrit’y, « le glacier atteignait presque l’église. En quatre décennies, il a perdu 60 % de son volume, reculant de 182 mètres en vingt ans. D’après les prévisions, le glacier pourrait avoir complètement disparu dans dix ans »...
Ainsi, une tradition aussi forte que cette ascension jusqu’à « l’étoile des neiges », que l’église n’a pas réussi à écraser en cinq cents ans d’histoire, se voit aujourd’hui menacée par un fléau mondial : le dérèglement climatique. Pour la première fois depuis des temps immémoriaux, les pèlerins n’ont pu accéder au glacier la nuit centrale du pèlerinage. Car cette année, la Hermandad, qui organise les festivités, a limité l’accès du glacier aux seuls ukukus, « gardiens de la paix » ayant fait démonstration de leur foi en s’engageant à veiller à l’ordre général, fouet en main, pendant cinq jours et cinq nuits sans dormir. Eux seuls, vêtus de leur costume d’ours, ont pu monter à plus de 5500 mètres d’altitude, portant sur leur dos une immense croix en bois, afin de prélever quelques petits morceaux de glace. De cette manière, la Hermandad entend préserver tant bien que mal ce glacier sacré, maison des Apus, maison de dieux. Mais c’est sans surprise que les fils des Incas, aussi bien boliviens, équatoriens, argentins que péruviens, voient approcher la fin d’une époque. Car d’après la légende, si peu éloignée de la réalité, la disparition du glacier signifie la fin d’un monde...

Texte : Julie Baudin
Photos : David Ducoin

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