Les caricatures de la revue satirique Al-Mudhik al-Mubkî
« L’image du pouvoir mandataire à travers les caricatures politiques du journal satirique syrien, Al-Mudhik al-Mubkî, dans l’entre-deux-guerres : 1929-1938 ».
Mémoire de Marion Elidrissi Slitine, sous la direction de Nadine Picaudou, Paris 1-Sorbonne, Master 1 de Recherche, mention Histoire - Spécialité Histoire de l’Afrique : Histoire du Maghreb et des sociétés arabes contemporaines. Commentaires, traductions et photos de Marion Elidrissi Slitine.

L'hebdomadaire satirique syrien Al-Mudhik al-Mubkî, publié entre 1929 et 1966 (dont la quasi-intégralité de la collection est hébergée à la Bibliothèque de l’Ifpo - Damas, www.ifporient.org/node/45, est l’un des organes de presse les plus importants de son époque. Son rédacteur en chef, l’intellectuel Habîb Kahhâla, adopte un ton humoristique pour défendre des idéaux nationalistes, notamment à travers des caricatures qui, acerbes contre les hommes du pouvoir français, n'épargnent pas pour autant les hommes politiques syriens.

Les caricatures présentées dans cet album ont été publiées au cours de la décennie 1929 - 1939 et rendent compte de la relation syro-mandataire. Elles ont été sélectionnées parmi celles qui mettent en scène les représentants de l’autorité mandataire (haut-commissaire, délégués, ministre des Affaires étrangères) et ceux du pouvoir local (chefs de gouvernement, ministres, chefs de partis politiques et hommes politiques). L’acteur fondamental de cette relation syro-mandataire demeure le haut-commissaire qui concentre l’ensemble des pouvoirs (politique, militaire, législatif et économique) et contrôle le gouvernement syrien. Il est assisté par des délégations qui le représentent auprès des différents Etats créés par le Mandat. L'autre acteur de cette relation est constitué par le parlement et le gouvernement syriens, composés de "modérés" en 1929, et se teintant de nationalistes dès 1932. Dans les années trente, la politique mandataire opte pour la « coopération » avec les éléments syriens. Les fonctionnaires français et les élites syriennes -même nationalistes plus radicales- entretiennent dès lors un dialogue permanent qui n’est du reste pas sans heurts.

Al-Mudhik al-Mubkî est l'un des cinq journaux satiriques publiés en Syrie dans les années trente. L’hebdomadaire n’est certes pas le premier de l’histoire de la Syrie -Jirâb al-Kurdî ("le baluchon du kurde", fondé par Tawfîq Jânâ en 1908, qui se positionnait contre le mandat anglais et le sionisme) faisant figure de pionnier-, mais son rédacteur, Habîb Kahhâla est souvent considéré comme le chef de file de la presse satirique en Syrie. Al-Mudhik al-Mubkî, diffusé à Damas essentiellement et dans une moindre mesure à Alep, Homs, Hama et Beyrouth, connut un grand succès, si bien que l’on serait en droit de penser que le journal disposait d’un organigramme très structuré et complexe. Or, dans les années trente, il n’était l’entreprise que d’un seul homme (phénomène qui se retrouve du reste, dans des journaux cairotes et syro-libanais du début du XXe siècle). Habîb Kahhâla était en charge de l’écriture de la quasi-totalité des articles. Il ne faisait appel qu’à un caricaturiste, un imprimeur, un zincographe et un distributeur. Parfois même, lorsqu’il se trouvait en « pénurie » de caricaturistes, il se chargeait lui-même de cette rubrique essentielle. Entre 1929 et 1939, il engagea pour la réalisation de la majorité des caricatures deux peintres de formation : Tawfîq Tarîq (1875-1940) -peintre réaliste syrien et pionnier de la peinture à l’huile en Syrie- et Khalîl al-Ashqar. Ces deux dessinateurs n’avaient jusqu'alors guère exercé l’art de la caricature. Cela pourrait expliquer leur timidité initiale à déformer, exagérer, enlaidir les traits de leurs personnages, donnant lieu à un certain réalisme dans les compositions.
Véritable marque de fabrique du journal, les caricatures y tiennent une place de premier ordre, ce qui reflète un attachement tout particulier à ce medium de la part du rédacteur en chef. Agrémentée d’une caricature, la feuille de presse gagne en influence auprès du lecteur. Les images présentées en première et quatrième de couverture sont en couleurs, ce qui les différencie des autres caricatures, en noir et blanc, disséminées à l’intérieur du journal, et parfois extraites de journaux étrangers (Le Rire, London Opinion, Herald Tribune notamment). Premier contact avec le lecteur du journal, les caricatures présentées dans cet album sont en pleine-page et occupent une place stratégique : elles révèlent l’histoire politique franco-syrienne des années trente tout en annonçant le ton de l’ensemble du numéro. Elles synthétisent en quelques traits et couleurs, l’évènement le plus marquant de la semaine, auquel au moins un article à l’intérieur du journal fait référence.
La langue utilisée dans les légendes et les titres des caricatures est une langue médiane, simplifiée, à la croisée de l’arabe littéral et de l’arabe dialectal. Quant au langage graphique, le caricaturiste a recours à un vocabulaire métaphorique voire symbolique. Il déforme ses personnages, les animalise, les place dans une scène fictive ou ridicule, transpose une scène réelle dans un monde onirique ou fantasmatique. Le ton de ces caricatures sert des thèmes très majoritairement politiques et des aspirations nationalistes, même si Habîb Kahhâla se voulait hors du champ des partis.

L’analyse de ces caricatures nous révèle que la critique vise d’abord l’autoritarisme du haut-commissaire et par conséquent la soumission de ses interlocuteurs syriens. Ce premier niveau de la critique, classique, du discours nationaliste, dissimule en fait une autre critique : celle de la coopération de façade du gouvernement syrien - incarné par des figures de « traîtres » - avec le pouvoir mandataire. La critique est d’ailleurs bien plus virulente envers le gouvernement syrien voire envers les nationalistes - ceux mêmes qui ont accepté de collaborer -, qu’envers les représentants du Mandat français. C’est ainsi que cette analyse d’iconographie historique nous révèle les ambiguïtés de la relation syro-mandataire et nous permet de nuancer le regard que l’on y porte : elle n’est ni exclusivement unilatérale et autoritaire comme l’historiographie a pu nous le laisser croire, ni réellement coopérante comme les dirigeants de l’époque ont tenté de le faire croire.
Cette attaque généralisée envers les deux parties de la relation mandataire a servi un combat politique d’émancipation, ancré dans la Nahda. Ce programme de réforme s’articule autour de l’unité territoriale de la Syrie, l’indépendance, la liberté de la presse et d’opinion et, phase ultime de cette émancipation, la démocratie. Tout en se réclamant implicitement de personnages appartenant à différents partis politiques proches du nationalisme radical (comme Ibrâhîm Hanânû ou Shahbandar), le journal n’est pas pour autant la voix d’un parti politique donné.

Par ailleurs, le discours d’Al-Mudhik al-Mubkî peut être considéré comme s’inscrivant dans la Renaissance arabe pour d’autres raisons : d’abord par sa nature même. La feuille de presse est en effet considérée par les réformistes comme le moyen le plus efficace pour diffuser leurs idéaux. Ensuite par sa langue : le mariage de la syntaxe classique avec la langue parlée, le dialecte qui en appelle à la démocratisation de la langue littéraire et par là même, de la presse. Aussi ce journal, à travers ses « mises en scène » figurées de plusieurs journaux nationalistes de son époque, a-t-il participé à l’affirmation du métier de journaliste en Syrie comme une profession à part entière.

Enfin le journal, à travers ses images, fait - peut-être de façon non délibérée - la promotion d’une forme d’arabisme. Le journal est arabiste par l’amour porté à la langue qu’il exprime à travers ses jeux de mots, ses traits d’esprits et ses références à la poésie arabe classique. Il l’est également par la solidarité exprimée envers la Palestine et par l’attachement particulier qu’il accorde à ce sujet dès 1936 dans ses caricatures. Celles-ci condamnent tout aussi bien le sionisme que la présence italienne en Libye. Le journal est arabiste enfin par sa volonté marquée de voir se réaliser l’unité syrienne, au-delà de tout distinguo religieux ou confessionnel. Il ne fait d’ailleurs que très rarement allusion à des thèmes religieux tout en se revendiquant comme un journal laïc.

Le site de l'Ifpo :
www.ifporient.org/
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