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Eglise La Trinité (Abbaye aux Dames) à Caen | by kristobalite
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Eglise La Trinité (Abbaye aux Dames) à Caen

Eglise romane La Trinité (Abbaye aux Dames) ; commune de Caen, Calvados 14, Basse-Normandie, France

 

La façade

L'impression première, quand on aborde la Trinité, est certainement moins favorable qu'à Saint-Étienne : la façade occidentale ne té­moigne ni de la même simplicité ni du même talent. Les reprises y ont été trop nombreuses pour qu'une idée d'ensemble s'en dégage... Dans l'état actuel, qui diffère fort de celui que les premiers architectes avaient projeté, la disposition générale évoque l'Abbaye-aux-Hommes : deux tours carrées encadrent la façade rectiligne de la nef. L'élévation des tours compte quatre niveaux, dont les trois premiers sont, comme à Saint-Etienne, épaulés par de solides contreforts d'angle. Mais les ressem­blances s'arrêtent à peu près là. Les proportions sont autres entre les pleins et les vides. Les tours sont relativement plus larges - beaucoup plus larges que les collatéraux qu'elles pré­cèdent - et leurs parties basses ne forment pas avec la façade de la nef cette unité organique si puissamment soulignée à Saint-Étienne. Le mur disparaît derrière son décor. Si les moyens architecturaux sont très proches, l'esthétique est tout autre. Elle résulte d'ailleurs de nom­breux tâtonnements, échelonnés sur un temps prolongé. Prenons d'abord les tours. Leur étage infé­rieur est presque évidé par des porches latéraux très élevés. Le second niveau est à peu près nu, sauf une petite baie en plein cintre non moulurée au milieu de chaque face. Le troi­sième est décoré d'arcatures plaquées. Quel contraste avec les trois niveaux presque iden­tiques des souches de la façade de Saint-Étienne ! Ici le maître d'œuvre n'a pas su choisir une formule simple et s'y tenir : il a hésité entre plusieurs compositions un peu contradictoires. Peut-être eut-il ensuite une meilleure inspiration : le quatrième niveau est d'un bel élan. Comme à Saint-Étienne, il est couvert d'un tapis continu d'étroites arcatures très serrées; le décor, aux voussures et aux colonnettes d'angles, est toutefois un peu plus poussé. Mais l'œuvre romane ne va malheu­reusement pas plus loin : il manque deux étages à ces clochers pour s'élancer vraiment vers le ciel. Cet inachèvement a été masqué sous Louis XIV par des ajouts maladroits : une rangée d'œils-de-bœuf qui ne sont même pas réguliers, de lourdes gargouilles et une balustrade classique plus pesante encore. Il est probable, mais non prouvé, que des flèches en charpente existaient avant ce regrettable arrangement. Entre ces deux tours est logée la façade de la nef, entièrement reprise en trois fois au cours du XIXe siècle, car elle menaçait ruine. Le portail principal est une absurdité due à l'archi­tecte Geoffroy Dechaume et le vaste tympan sculpté qu'il y a placé prouve son mépris de l'art normand - qui ignorait de telles compo­sitions - ainsi que son absence de goût. Les théologiens même ont trouvé à redire à la figuration très particulière de la Trinité qui s'y étale. Heureusement la structure primitive des étages a été reproduite avec plus de fidélité : ce sont d'abord trois grandes baies qui ajourent complètement le pignon, puis des arcatures aveugles à fond d'imbrications (comme à l'église d'Ouistreham, dépendance de la Trinité) encadrant deux baies moulurées, enfin un gable en appareil décoratif sommé d'une croix antéfixe. Avant 1860 ce dernier niveau appartenait au XIIIe siècle, comme le dénonçaient des quadrilobes creux si caractéristiques de cette période en Normandie; la croix antéfixe est en revanche une copie fidèle d'un original conservé au dépôt lapidaire des Antiquaires de Normandie. Le reste date sans doute du début du XIIe siècle. Cette façade, même avant les restaurations, dénonçait les changements de programme inter­venus en cours de construction. Les niveaux bas des tours ne concordent pas avec ceux du front occidental de la nef. Dès que l'on pénètre dans l'église, on constate que les arcades don­nant latéralement sous les tours ne concordent pas davantage avec les arcs de la première travée de la nef. La partie occidentale de la nef a donc dû être insérée après coup entre les souches des deux tours, sans doute après une réduction dans l'échelle du monument projeté. D'autre part les bases des tours ont été remaniées : la disposition première com­portait une sorte de grand narthex traversant de part en part le massif de façade du Nord au Sud ; ...

 

La nef

La nef de la Trinité est fort allongée : neuf travées entre les tours de façade et le transept. Malgré les fortes restaurations subies au XIXe siècle, après qu'elle eut quelque temps servi de filature, elle garde dans l'ensemble son aspect du milieu du XIIe siècle; cependant la base de presque tous les piliers ainsi que les voûtes ont été reconstruites. L'éléva­tion latérale, en réalité à deux étages - grandes arcades et fenêtres hautes - comporte, par hommage à la tradition des grandes églises monastiques, un troisième niveau médian postiche, constitué par une rangée d'arcatures aveugles décorées d'une moulure torique. Une frette crénelée entoure les grandes arcades; deux épais cordons, formés de billettes et de torsades, soulignent les limites des étages. Le niveau supérieur comporte, à chaque travée, une grande baie en plein cintre flanquée de deux petites arcades. Conformément à la technique normande du mur épais, ces arcades ouvrent sur une galerie de circulation ménagée dans l'épaisseur des maçonneries. Les colonnettes qui séparent ces baies, comme celles qui reçoivent les ogives, sont courtes et trapues. Le voûtement constitue une curiosité archéo­logique. Il s'agit de « fausses voûtes sexpartites », l'un des divers essais qui furent tentés dans le monde anglo-normand avant la mise au point définitive de la voûte sur croisée d'ogives. Chaque ensemble de deux travées a reçu une croisée d'ogives, aux nervures épaisses; mais de plus cette voûte est sous-tendue en son milieu par un mur droit élevé sur un arc doubleau jeté en travers de la nef. Un tel procédé se retrouve au chœur de Saint-Gabriel et à l'église de Bernières-sur-Mer; il se voyait aussi jadis, avant les restaurations du XIXe siècle, à l'église paroissiale d'Ouistreham. On a coutume de dater ces voûtes, presque entière­ment refaites par Ruprich-Robert, des environs de 1130. L'esthétique d'ensemble diffère beaucoup de celle de Saint-Étienne ; les grandes arcades du niveau inférieur occupent à elles seules plus de la moitié de l'élévation totale, écrasant en quelque sorte contre les voûtes le faux triforium et les fenêtres hautes. On ne peut presque nulle part admirer la beauté de l'appareil : sauf aux écoinçons, il n'y a point de murs nus. Le décor, quoique toujours très simple, est assez envahis­sant. La plupart des chapiteaux des grandes arcades se contentent de feuilles en crochet plus ou moins stylisées; ceux des parties hautes sont presque tous ornés de godrons. Seul le rouleau intérieur des arcs du rez-de-chaussée reste sans ornements. Une foule de détails prouvent que cette nef n'a pas été élevée en une seule fois. Il y a d'abord le décalage, bien visible au niveau de la chaire, entre les parties hautes et les parties basses des demi-colonnes qui montent le long de la face intérieure des piliers jusqu'à la nais­sance des voûtes. Tantôt la partie basse est en saillie et tantôt elle est en retrait sur la partie haute, la différence étant rachetée, dans les cas extrêmes, par un petit talus ou une petite imposte sculptés. On daterait volontiers les parties basses, jusqu'aux tailloirs des chapi­teaux, du xie siècle, les grandes arcades à frettes crénelées des environs de 1100, et les parties hautes, en raison de leurs chapiteaux à godrons et du type de leurs moulures, du début du xiie siècle. Les collatéraux présentent une autre anomalie : les fenêtres, rétablies au XIXe siècle à leur ancien emplacement, n'y correspondent pas, surtout à droite, aux travées des voûtes d'arêtes. A l'extérieur, les contreforts primitifs, dont on peut encore apercevoir l'arrachement, étaient également en discordance. Les murs latéraux ont donc sans doute été dessinés avant l'implantation des piles de la nef, et la cons­truction de celles-ci s'est faite en deux temps. Peut-être faut-il aussi noter que les deux dernières arcades avant le transept ne sont pas exactement semblables aux autres : leur voussure interne retombe de part et d'autre sur des colonnettes géminées, comme à Lonlay.

 

Le transept

Le transept est d'une ampleur remarquable; il impressionne sans doute plus que la nef. Chaque croisillon est long de deux travées et se termine sur un mur plat décoré d'arcatures plaquées qui simulent la même élévation à trois niveaux que dans la nef. Ces arcatures, très vraisemblablement appliquées après coup, vers 1100, sont en discordance à la fois avec les arcs donnant accès aux colla­téraux de la nef et avec ceux qui ouvrent, au croisillon gauche, sur les deux absidioles. De plus les quatre grands arcs qui supportent la tour centrale (qui n'est plus une tour-lan­terne : la voûte qui y est inscrite paraît ancienne) ne sont pas réguliers : celui qui donne sur la nef a un profil légèrement brisé et celui qui ouvre sur le croisillon droit est plus étroit que son symétrique, sans doute pour faire place à un escalier aujourd'hui condamné. Il n'y a jamais eu de tribunes sur les extrémités des croisillons. Le décor est un peu plus développé que celui de la nef. Les grands arcs ont deux rouleaux sculptés, chacun de plusieurs rangées de bâtons brisés ou d'étoiles creuses. Les arcatures pla­quées sur les murs ont le même décor que celles de la nef : frettes crénelées aux voussures, cordons de billettes, chapiteaux à godrons. Ce décor paraît avoir été surajouté assez tardi­vement à une structure qui ne lui était pas bien adaptée. Les chapiteaux sont intéressants, certains discrètement historiés; on remarque spécialement, à la pile Sud-Est, des béliers dont les cornes, en s'enroulant, jouent le rôle de volutes d'angle. On croirait volontiers que les grands traits de l'architecture de ce transept sont fixés depuis le xie siècle, tandis que sa décoration n'a été achevée qu'au xne siècle, après certains changements du programme initial. Sur chaque bras de ce transept ouvrait jadis une paire d'absidioles ; l'une, juxtaposée au chœur (dont elle était cependant séparée par un mur épais), comptait quatre travées étroites, l'autre, plus éloignée du chœur n'en ayant que deux. On avait donc affaire au plan bénédictin classique à absidioles étagées. Ces absidioles ont été démolies anciennement, mais les fouilles du siècle dernier en ont retrouvé le plan à terre et Ruprich-Robert a, d'après ces données, reconstitué celles du croisillon gauche (seul leur voûtement est discutable). Les absidioles de droite ont fait place, dans la seconde moitié du xme siècle, à une jolie salle capitulaire rectangulaire de trois travées sur deux. Son voisinage trop immédiat avec une construction romane et la déplorable obstruction de presque toutes ses fenêtres expliquent sans doute qu'elle ne reçoive que rarement l'attention qu'elle mérite. Elle offre bien des détails attachants, notamment les culots qui supportent les retom­bées des voûtes et qui figurent des têtes fé­minines; ils ont été fortement restaurés.

 

Le Choeur

Un chœur long, étroit et un peu étouffant termine l'église. Il se compose de deux travées droites, aux hauts murs nus et aveugles, voûtées d'arêtes, et d'une abside peu profonde voûtée en cul-de-four et percée de deux rangées de baies en plein cintre. Le décor des travées droites est à peu près inexistant; il se limite à des arcatures plaquées (d'ailleurs entiè­rement refaites) tout au bas des murs et à un relief inachevé ou bûché sur le linteau en bâtière d'une petite porte à gauche. On ne retrouve guère autant d'austérité qu'à Saint-Gervais de Falaise, fille et dans une certaine mesure réplique de l'Abbaye-aux-Dames. En parfait contraste avec cette nudité, l'ab­side, peut-être édifiée en deux temps, témoigne d'une recherche déjà raffinée. Détachées en avant du mur de fond, quatre piles cylin­driques aux proportions élégantes simulent une ébauche de déambulatoire, surmonté à l'étage d'une tribune de semblable dispo­sition. En fait, c'est à peine si un homme mince parvient à se faufiler entre le mur et les colonnes : le parti adopté est purement ornemental. Il s'agissait d'alléger au maximum l'extrémité orientale de l'église, d'y faire péné­trer à flots une lumière radieuse. Pour ce faire, on a étendu au rez-de-chaussée une structure usuellement appliquée aux étages des absides dans les grandes églises normandes du XIe siècle (Cerisy, Lessay, etc.); la galerie de circu­lation normale à ces niveaux est ainsi descendue au ras du sol. Les chapiteaux de ce faux déambulatoire sont particulièrement soignés; on doit sans doute les attribuer au début du XIIe siècle. Ce sont les seuls à Caen qui s'inspirent du bestiaire orientalisant cher à la plupart des sculpteurs romans du reste de la France; lions, cigognes et chimères s'y affrontent.

 

L'extérieur

Il est impossible de faire le tour de la Trinité, engagée dans toutes sortes de constructions, pour la plupart interdites au public. Deux points de vue seulement sont accessibles : la façade latérale droite et, par une obscure courette de l'hospice, le côté gauche du chevet. C'en est assez pour prendre une idée générale du monument, mais non pour l'apprécier vraiment. L'élévation latérale du bas-côté droit a été bouleversée au XIXe siècle; on est allé jusqu'à déplacer les contreforts, dont on peut encore voir çà et là les anciens emplacements. Le toit du collatéral masque les arcs-boutants rudimentaires en quarts de cercle qui épaulent le vaisseau principal. Aux fenêtres hautes corres­pond à l'extérieur un étage très orné : chaque baie est flanquée de deux étroites arcatures aveugles encadrées de colonnettes et dont le fond est sculpté d'imbrications comme à la façade. La disposition, en plus recherché et plus symétrique, s'inspire de celle qui règne au même niveau à Saint-Étienne ; mais ici presque tout résulte d'une reconstitution opérée au siècle dernier.

Le côté gauche de l'église est pratiquement invisible. Il n'y a pas, à la Trinité, cette impo­sante communion entre le cloître et l'église qui fait la beauté de tant de monastères bénédictins. Il n'est même pas sûr que le cloître roman ait été situé au Nord de l'église. La tour centrale a une souche romane décorée d'arcatures plaquées, peu visible au-dessus des toits. Son étage principal a été surélevé et repercé au XIIIe siècle. On ignore la nature du couronnement primitif. Le chevet est enserré de toutes parts dans des constructions du XVIIIe siècle. Lorsqu'il était dégagé, il devait offrir, vu de la vallée, un remarquable coup d'oeil. Selon un parti usuel en Normandie, la naissance de l'abside est encadrée par deux tourelles d'escalier de plan carré; elles sont ici un peu grêles et leur partie haute est moderne. L'abside, dont le toit est un peu plus bas que celui de la nef, a trois niveaux : des arcatures aveugles au rez-de-chaussée, puis deux étages de baies en plein cintre dont les voussures sont ornées de dents de scie ou de bâtons brisés. Des demi-colonnes montent de fond jusqu'à la corniche à modillons et jouent le rôle de contreforts. On manque de recul pour juger de l'esthétique d'ensemble, où les lignes horizontales semblent l'emporter.

 

(extrait de : Normandie romane 1 ; Lucien Musset, Ed. Zodiaque (2. éd.), Coll. La nuit des Temps, 1975 pp. 63-104)

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Taken on March 15, 2011