Fucking Tourist
I’M A FUCKING TOURIST
Bali, Cuba, Pérou, Jordanie, Liban, Inde, Monténégro, Albanie, France, Tanzanie, Colombie.
2009-2015

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#fuckingtourist

C'est en photographiant les locaux que l'un d'eux me fit cette remarque :
"Désolé, mais tous les touristes nous mitraillent comme des objets de folklore…
Et un jour on se retrouve en carte postale ! Donc pas de photo pour moi !".

Penser que mes photos finissent en carte postale ?!?! Fucking locaux !
Et puis je me suis dit : il a raison… faisons des portraits,
qui, pour une fois, pourront exprimer leur ressenti : "Fucking tourist !"

Puis au fil des voyages, la question du tourisme est apparue comme plus complexe : tributaire d’un contexte politique, d’une culture, d’un point de vue. Entre les « fucking tourist », hommes bermudas qui mitraillent les autochtones, et les "tourist fucker », qui regardent l'envahisseur comme des portes monnaies sur pattes, aucune vérité universelle ne m’est apparue. Du faux Che Guevara, qui a peur de lever le majeur à cause des contrôles policiers, au nettoyeur de Beyrouth, qui ramasse les restes d’un éminent touriste: le Pape. Que ce soit l'Inde, la Jordanie, le Pérou, l’Albanie, Bali et la France, c’est ici un point de vue personnel : une façon de voyager, une manière de rencontrer « l’autre », un ressenti qui n’est en rien la définition de ce qu’est ou devrait être le voyage.

C’est en 2009, à Bali que j’ai mon premier contact avec le tourisme de masse.
Idylle romantique pour les uns, exotisme à pas cher pour les autres, Bali, Lombok et les îles Gili reçoivent de nombreux visiteurs depuis déjà quelques années.
Difficile de faire un pas sans entendre « taxi ??? », ou de faire le suivant sans le mot « massage ».
Derrière ses plages de rêves, où vous comptez sans cesse les ingrédients d’une parfaite carte postale, se cache une autre réalité. Un peuple conscient de l’apport économique du tourisme mais aussi des travers que cela entraine… Un paysage salopé de détritus, choquant l’écologiste occidental, se confronte aux locaux, qui se demandent de quoi demain sera fait.

Pays communiste, Cuba reste un voyage marquant par l’atmosphère unique qui y règne. Entre salsa, rhum et cigares, le quotidien du Cubain se compose de débrouille, d’ingéniosité et d’arnaque à touristes. Même s’ils sont loin de représenter la population locale, les « touristes fucker » y sont légion : prostitution déguisée, vente à la sauvette et contrefaçon de cigare, le tout enrobé d'une double monnaie, locale et touristique.
Mais cela disparaît lorsque l’on rentre dans la vie des locaux. Vous ne possédez rien, ni la terre que vous cultivez ni la voiture que vous conduisez. Il y a une seule chaîne de télé, un seul journal à lire. Impossible de parler politique, ou de prendre tout simplement le bateau pour s’échapper. Le cubain préfère troquer un service contre votre t-shirt tant les boutiques sont vides.
Pourtant Cuba reste une destination de rêve, alors que des « îles-hôtels » préfabriquées poussent, accueillant des hordes de fêtards assoiffés ou des familles qui ne verront de Cuba que le cours de salsa au bord de la piscine.
Un parcours en bus étrangement parfait vous amène à ses paradis artificiels, en passant par des villages colorés dont les habitants aux tenues folkloriques vous disent mollement bonjour. Un disneyland du tourisme qui cache la réalité d’un pays.

C'est à coups de folklore que l'on traverse le Pérou. Paysages magnifiques à perte de vue et lignes droites infinies se partagent entre vestiges de colonisation et rites mystiques ancestraux.
Culturellement, prendre en photo un Péruvien revient à lui voler son âme. Heureusement, les temps ont changé. Le Péruvien possède en moyenne trois photos: celle de son enfance, celle de son mariage et il tente de repousser la dernière au plus tard. C’est muni d’un polaroïd que j’ai réalisé l’importance et le sens de « figer le portrait d’une personne en 1/125ème de seconde ». Mon appareil était un moyen de rentrer en contact avec une personne de passage, un moyen de l’immortaliser.
Pillé à travers les âges, le folklore péruvien n’est aujourd’hui plus que l’ombre de lui même, un magnet Incas sur le frigo ou le bonnet à motifs pour hippie-chic.

Bienvenu en Inde my friends! Au pays du Bollywood tout est possible.
Pour la première fois, en bon « fucking tourist », je me transforme en attraction pour locaux : pris en photo, arrêté en pleine rue, regardé et montré du doigt par les enfants… L’indien a un rapport très fort à la photographie, à l’image et à la représentation. L’occidental peut, dans certains endroits, passer pour un extra-terrestre. Mais l’Inde est surtout une galerie de personnages atypiques, tant par leur esthétique que dans le nombre incalculable de petits métiers, tous plus étranges les uns que les autres. Usée par des backpackers ventant leurs exploits de voyages et truffée de « vieux babs » toujours perchés sur leur acide de 1970, l’Inde est agressive et blasée du touriste. Alors, tel des corbeaux, le local picore sa petite roupie supplémentaire, grignote son tips, à l’affût du Canon shooter, du porte-monnaie sur pattes.

Pour renverser un point de vue, la Jordanie et le Liban sont particulièrement intéressants.
En 2012, la Syrie est touchée par la guerre tandis que des camps de réfugiés prennent place au nord de la Jordanie. Une partie des touristes y voit une bonne raison de fuir les environs. L’autre partie sent la parfaite opportunité de profiter d’un joli « -40% » sur leur séjour.
Les Jordaniens font partis des peuples les plus accueillants que j’ai pu rencontrer, heureux de recevoir, de partager et curieux de l’étranger. Un désir de préserver leur image à l’heure où pour un occidental, rien ne ressemble plus à un « musulman» qu’un autre « musulman ».
De l’autre coté, Beyrouth, la ville qui « réussit » l’incroyable pari de faire cohabiter juif, musulman et catholique. Entre l’épisode des caricatures de Mahomet et au lendemain de la venue du Pape, mon passage fût bref mais intense. J’ai pu ainsi sentir la puissante énergie que dégage une ville toujours sur le fil, en attente d’une bombe, au lendemain d’un attentat.

La critique la plus récurrente sur la série « Fucking tourist » est l’idée que nous apportons richesse et fortune à ces pays qui profitent, une plume sur la tête, de la folie photographique et touristique occidentale. Point de vue un brin colonisateur et pas complètement juste. C’est en tout cas ce qui résulte du contraste Monténégro/Albanie. Deux pays à la géographie quasi similaire et au potentiel assez proche. Mais la comparaison s’arrête là.
Où va l’argent du tourisme ? Du haut de sa côte bétonnée, le Monténégro nous renseigne sur cette question. Détruite, reconstruite et pavée de propriétés privées, la côte subit l’influence Russe du gazo-rouble. Une partie de l’argent sert donc à construire de plus gros complexes hôteliers, vous donnant encore moins l’envie d’en sortir. Pas simple dans un si petit pays de faire lever le doigt à un local, même quand il adhère sincèrement à l’idée, répondant au principe universel du "on ne crache pas dans la soupe". Mettre le pied en Albanie, c’est déjà passer outre les préjugés sur le vol de voiture et le viol tout court. Des préjugés valables dans l’autre sens aussi puisqu’en traversant des villages perdus, certains vous demandent : « Mais qu’est-ce que vous faites ici ? » En leur répondant « du tourisme », je semble plutôt les étonner.
Pas de « bonnes » routes, pas d’infrastructures... à vous de découvrir un bijoux à l’état brut.

Et nous voici en France et à Paris. La phrase préférée du Parisien étant : « On n’apprécie jamais autant Paris que sans les Parisiens ». L’arrogance à la française aura permis d’inventer le concept de l’auto « fucking tourist »: ce qui nous saoule c’est nous ! Une sorte de "photo selfie" de vacances. Je vous laisserai donc le soin de remplir les lignes suivantes.

Nicolas Demeersman
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