Aiguille de Bionnassay (4052 m)
17 Août 2013 - Traversée S-E

Ce n'est pas l'itinéraire le plus simple, ni le plus prestigieux, pour atteindre le sommet du Mont Blanc, mais c'est sans conteste le plus élégant : la traversée royale ! D'une difficulté technique modérée, ce parcours pour le moins engagé et exigeant demeure la parfaite alternative pour les alpinistes qui souhaitent éviter la cohue de la voie normale du Goûter, et la "roulette russe" des séracs de la voie des Trois Monts. Après avoir réalisé la veille la traversée des Dômes de Miage nous poursuivons donc notre course folle sur les arêtes de neige, dans un enchaînement on ne peut plus logique : toujours plus loin, plus haut, jusqu'au summum en la matière, à savoir le sommet du Mont Blanc, toit de l'Europe occidentale !

Pourtant nous n'y avons pas toujours cru, car la veille au soir la météo n'était pas des plus encourageantes. A en croire les prévisionnistes, des passages orageux devaient venir perturber nos projets. Et alors, presque déjà résignés, nous nous imaginions devoir redescendre par l'itinéraire redouté de Plan Glacier... Mais finalement, vers 4h du matin, c'est avec un soulagement non dissimulé que nous nous réveillons au refuge Durier sous une pure voûte étoilée. La chance, une fois encore, semble de notre côté ! En avant pour une journée pleine de promesses !

Un petit peloton de cordées s'éleve silencieusement dans l'obscurité. Très vite, à la faveur de l'aube naissante, nous découvrons le bastion rocheux défendant l'accès à l'Aiguille de Bionnassay. L'escalade n'est pas si facile que les topos peuvent le laisser croire, dans des écailles en équilibre au-dessus du vide, mais nous nous en sortons sans problème et remettons les gaz pour rejoindre la cime par une raide pente de neige. En haut le soleil nous aveugle. A contre-jour se dessine la haute silhouette du Mont Blanc, notre objectif final, tout étincelant de glace. J'ai fait des rêves bien moins séduisants que la réalité de cet instant, cet instant où l'on se tient là, en plein ciel, à mille lieux des contrariétés de notre Monde.

La descente vers le col de Bionnassay est particulièrement aérienne. Nous restons concentrés car le moindre faux pas nous conduirait droit dans l'abîme. La remontée vers le Dôme du Goûter (4304 m) pose moins de souci, si ce n'est la gestion d'un effort physique dont l'intensité, à cette altitude, n'est jamais anodine. Nous nous octroyons une pause, un peu à l'écart de Vallot, avant de lancer notre assaut final. Dans un ultime coup de rein, nous survolons maintenant l'arête des Bosses, jusqu'à atteindre le sommet du Mont Blanc (4810 m). Voilà qui vient parachever cette superbe traversée royale !

Nous partageons dans une accolade notre bonheur total. La consécration est là, après trois longues journées d'efforts : toutes les Alpes sont à nos pieds. Qu'on soit là pour la première ou la centième fois, le moment est toujours particulier. Il faut en profiter, emmagasiner toute l'énergie qui se dégage du paysage et de l'instant. Car je sais par expérience que la descente par la voie normale est très longue et qu'il va nous falloir mobiliser d'autres ressources.

En descendant nous découvrons au passage le refuge du Goûter, flambant neuf, posé au bord du vide. La suite, dans la grande pente pénible dominant Tête Rousse, me rappelle que, trois ans auparavant, je m'étais juré de ne jamais revenir ici ! Notre bonne étoile nous accompagne encore, le temps de franchir au pas de course le Grand Couloir, très exposé aux chutes de pierre, puis enfin nous pouvons souffler, car il n'y a plus aucun danger. Mais la journée n'est pas terminée, loin de là, il reste à attraper le tramway au Nid d'Aigle, puis un bus pour revenir vers les Contamines. Une fois revenus dans la vallée, la fatigue nous pèse. Mais elle est à la mesure de notre joie. A titre personnel cette traversée Miage-Bionnassay-Mont Blanc restera l'une des plus merveilleuses courses d'alpinisme que j'ai accompli en haute montagne. Un souvenir qui restera gravé à jamais, et que je pourrai conter à mes petits-enfants, dans plusieurs décennies !
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