Un siècle entre deux, transitionnel, qui viendra jusqu’à transvaser sur les rivages du XXe siècle, vient sillonner de manière intime les parois du mystique, du spirituel et parfois du morbide. Toutes ces voilures d’influences (parmi les estampes japonaises, le thème visuel et obsessionnel des têtes flottantes en demeure le trait le plus significatif) trouveront leurs phénomènes de catharsis dans un univers mystérieux qui portera, encerclé d’un pan littéraire, le nom de Symbolisme :
« Mes dessins nous placent, ainsi que la musique, dans le monde ambigu de l’indéterminé ».
L’indéterminé. La flottaison. Sans réelle limite dans le temps et l’espace. Non soumis au déterminisme. Ce qui ne se donne pas à voir au premier abord. On nage ici dans la magie trouble de l’onirisme pur (il s’inspirait lui-même de ses propres rêves), des fleuves de la poésie profonde, de cet état obscur que l’on nomme l’inconscient, ainsi que du surréel/surnaturel et du fantastique. Odilon Redon est né dans cette constance énigmatique où l’imagination à demi éteinte, a construit parmi ses plus beaux templiers.
Ses petites créatures anthropomorphiques ou mythologiques (dont le fameux Cyclope, Pégase ou série sur les Centaures), hybrides tout près des métamorphoses ou autre transfigurations, sont à la fois fabuleuses et fascinantes, tissées à des estampes et une pléiade de petits dessins pleins de finesse, en noir et blanc, qu’il avait préludé au fil de sa jeunesse. O. Redon s’est avéré marqué par deux rencontres avec un botaniste et un graveur. Le premier le prédisposera à la microscopie et aux œuvres minuscules tandis que le second l’inclinera à l’excellence du médium lithographique et du fusain.
« Je place une petite ici une petite porte, ouvrant sur l’inconnu ». Toute la singularité de ces personnages semble témoigner de ce désir d’introspection et de l’expression de nos névroses les plus latentes. Bien qu’elle se rejoigne sur le fond, il y a par ailleurs deux aspects chez lui qu’il a souligne de manière presque ambivalente dans la forme picturale, pareilles à ces sautes d’humeur dont sont capables les rêves qui se transforment en cauchemars. Une vision lunaire, pour ne pas dire saturnienne, mélancolique (inspiré par des auteurs influents tels Poe ou Baudelaire ou Goya chez les artistes) et une représentation après 1894, coruscante et lumineuse, à l’aube d’une renaissance qu’il associe aux vertus florales et végétatives (Nuages fleuris, Fleurs, etc.), brodé à un diadème de couleurs printanières (avec l’utilisation de l’huile et du pastel notamment qu’il saturait à l’extrême dans des tons chauds). Où l’âme touche une vallée pleine de vie après avoir effleuré l’ultime. Ce revirement fait suite à une crise mystique en 1894 et d’un état maladif accentué qui le conduira à la quintessence aurorale d’un idéal symboliste autour d’un onirisme coloré à l’état pur.
Devant l’insistance de son père, il entame des études d’architecture qu’il finit par abandonner pour suivre une voie plus intuitive autour du dessin (fusain, lithographie), de la gravure, de la peinture et même de la sculpture. Huysmans n’est par rien pour lui avoir permis une ascension bien que pourtant largement méritoire, en publiant « A Rebours » en 1884, dans lequel le personnage principal collectionne les dessins de l’artiste Redon !! Redon faisait figure isolée entre les derniers Romantiques, les Académiques, les Impressionnistes ou les Nabis ; il ne manquera pas moins en tant que visionnaire d’influencer nombres d’artistes après lui parmi Matisse et la verve des Surréalistes. Entre le feu et les nuages, Odilon Redon va tour à tour accentuer une tonalité et une musicalité dans son travail de manière sensible et unique en son genre qui ne lassera jamais les plus curieux d’entre nous.
« … Les belles filles, sur les pierres marbrées, frappent la soie dorée.
Sur les dalles veinées les battoirs odorants indiquent la distance ;
Le son voyage et l’écho se propage ; qu’ils sont mélancoliques !
Le septième jour du septième mois brille la Voie lactée ;
Au milieu de l’automne luit le Clair de Lune.
« Aux confins de Yi-wong, il voit passer les oies sauvages ;
Et moi, sur la tour aux Sarcelles, je contemple le Loup céleste. »
Extrait de Les Lavandières de Wen Tseu-cheng
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arT by Odilon Redon. Centaure lisant